Que voilà un verbe capable de virer du tout au tout, de l’extase du bonheur à une véritable hantise, en passant par tout le spectre des sentiments et émotions ! En tout cas, il est essentiel dans le mystère que nous célébrons aujourd’hui : le Christ nous donne à partager le pain devenu son Corps et la coupe de son Sang pour que nous devenions en lui un seul corps ecclésial animé par le Souffle de Dieu, afin, donc, que nous partagions sa propre vie divine qu’il partage lui-même avec son Père et l’Esprit Saint.

Mais cette perspective sublime reste une visée ultime tant que nous vivons en ce monde qui passe, au milieu duquel le mystère s’inscrit comme sacrement, c’est-à-dire comme le fugace constitué signe de ce qui demeure. C’est pourquoi nous gémissons encore sur cette terre qui porte le joug du péché et de la mort, où la lutte sans merci pour les ressources rares impose sa loi de concurrence aux bêtes et aux gens. Quelle angoisse nous étreint à l’idée de manquer du nécessaire à la vie, quelle douleur est la nôtre quand nous éprouvons ce manque !

Comment s’expliquerait sinon la cupidité pathologique et compulsionnelle tapie au cœur de tout homme qui s’empare de certains au point d’entraîner ce scandale dénoncé par Vatican II : « Alors que des foules immenses manquent encore du strict nécessaire, certains vivent dans l’opulence ou gaspillent sans compter » (GS N°63 §3) ? L’épisode de la multiplication des pains, entendu aujourd’hui en Luc, dit aussi le devoir de partager les biens terrestres, que Dieu bénit et destine à tous, aux foules affamées afin qu’elles deviennent un peuple uni dans l’action de grâce.

La guérison de notre humanité passe par la reconnaissance qu’il n’est de bonheur véritable que partagé dans l’amour, comme l’indique et le réalise tout repas qui rassemble joyeusement les familles ou les amis. Que nos eucharisties soient toujours de tels moments de grâce accueillis avec simplicité et reconnaissance par des participants disposés à se reconnaître chacun reçu à la table du Seigneur non en vertu de ses mérites mais par pure miséricorde faite à tous. Alors nous serons le Sacrement vivant du Seigneur qui sauve le monde.

Père Marc Lambret

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