Un Dieu très discret

Certaines personnes parlent si rarement que, quand elles prennent la parole, on s’aperçoit qu’elles n’ont rien dit depuis longtemps. Ce n’est pas le cas du Jésus des évangiles, si généreux en discours, sentences et paraboles. En revanche, les mentions relatives à son apparence physique brillent en général par leur absence : aucune description de ses traits, pas une notice sur ses vêtements - contrairement à Jean-Baptiste dont le costume est précisément décrit -, si ce n’est la mention de franges à son manteau, comme il convenait à un rabbi de son temps. C’est pourquoi la scène de la Transfiguration peut agir comme une surprise qui nous fait plutôt remarquer cette discrétion habituelle. D’autant plus que cette scène très visuelle se conclut sur l’injonction "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le !" qui nous renvoie clairement à la parole plutôt qu’à la manifestation visuelle.

Pour notre époque où l’image triomphe dans tous les médias, où les responsables politiques se donnent à voir en photos et vidéos surabondantes comme des stars de cinéma, une telle sobriété iconique (en grec, eikonos signifie image) est frappante. Mais même dans l’Antiquité les personnages publics jouaient beaucoup sur la diffusion magnifiée de leur physionomie, faisant en particulier reproduire leur "profil de médaille" sur toutes les pièces de monnaie, comme c’était le cas pour César de façon notoire, puisque l’évangile lui-même s’en fait l’écho.

Outre l’interdit biblique de la représentation des êtres vivants, la tradition de l’impossibilité pour les mortels de voir Dieu – "Dieu, nul ne l’a jamais vu", dit saint Jean -, fonde ce choix de privilégier la Parole sans guère de concessions à la passion des hommes pour le spectacle. Pourtant, la perspective de la récompense éternelle s’exprime bien, dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, en termes de vision béatifique. Ainsi, la Transfiguration constitue une anticipation, exceptionnelle et réservée à trois privilégiés, de cette perspective adorable, au moment où s’annonce le scandale de la Croix qui verra le Fils de Dieu "n’avoir plus figure humaine", pour les fortifier dans l’espérance.
Père Marc Lambret



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